C’est un séisme politique d’une magnitude inédite qui secoue le Sénégal. Le limogeage du Premier ministre Ousmane Sonko par le Président de la République Bassirou Diomaye Faye acte la rupture définitive au sommet de l’Exécutif. Mais au-delà de la fracture du tandem présidentiel, cette décision a provoqué une réaction en chaîne immédiate, plongeant l’Assemblée nationale dans une paralysie totale suite à la démission de son président, El Malick Ndiaye. Lepoint.sn décrypte les enjeux d’un imbroglio politico-juridique qui menace le fonctionnement des institutions.
La promesse d’une gouvernance bicéphale harmonieuse aura finalement cédé sous le poids des divergences politiques. En démettant Ousmane Sonko de ses fonctions à la Primature, le Président Bassirou Diomaye Faye rebat violemment les cartes du paysage politique sénégalais. Si les conséquences électorales et partisanes de ce divorce feront couler beaucoup d’encre, c’est sur le terrain institutionnel que la crise s’est d’abord matérialisée, déplaçant l’épicentre du conflit vers l’Hémicycle.
L’Assemblée nationale dans la tourmente : l’effet domino
La première réplique de ce tremblement de terre politique ne s’est pas fait attendre : le Président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye, a présenté sa démission. Ce geste, perçu comme une solidarité politique évidente envers le Premier ministre déchu, visait à marquer le coup.
Cependant, dans la précipitation de cette annonce, la procédure parlementaire semble avoir été sacrifiée sur l’autel de l’urgence politique. La volonté de convoquer rapidement une plénière ce mardi pour réorganiser le Bureau de l’Assemblée se heurte désormais à un mur juridique, soulevé par les experts des textes parlementaires.
« Des vices de procédure » : La plénière de mardi compromise
L’ancien parlementaire et responsable politique Tafsir Thioye, qui fut l’un des co-rédacteurs du Règlement intérieur de l’Assemblée nationale, a formellement contesté la validité des convocations émises après l’annonce d’El Malick Ndiaye. Selon lui, la précipitation a engendré des irrégularités majeures.
« La plénière de mardi ne pourra pas se tenir parce que c’est teinté d’irrégularités et de vices de procédure », a fustigé Tafsir Thioye sur le plateau de la Sen Tv.
La violation flagrante de l’article 15
Le point d’achoppement central réside dans le protocole de gestion de la vacance du pouvoir au perchoir, strictement encadré par les textes. Tafsir Thioye pointe du doigt l’implication même du président démissionnaire dans le processus de transition.
« C’est El Malick lui-même qui a convoqué cette réunion pour annoncer sa démission, donc automatiquement la réunion de la Conférence des présidents est annulée », explique l’expert.
En effet, l’alinéa 5 de l’article 15 du Règlement intérieur est sans équivoque : en cas de démission, c’est au Premier Vice-Président de convoquer le Bureau pour constater la vacance et en informer l’Assemblée. Durant cette période transitoire, l’Hémicycle ne peut entamer aucune autre affaire jusqu’à l’élection d’un nouveau Président.
« Si El Malick vient convoquer le Bureau pour annoncer sa démission, il doit s’arrêter là. On constate la démission et il part, il ne devrait même pas assister à la réunion », tranche Thioye, rappelant que c’est ensuite au Vice-Président de reprendre légalement les rênes de la procédure.
Une précipitation logistique et calendaire
Au-delà de ce vice de forme rédhibitoire, c’est le timing imposé au pas de course qui pose un sérieux problème de légitimité. Les instances de l’Assemblée (Bureau, Conférence des présidents et plénière) ont été convoquées dans un laps de temps extrêmement resserré, entre 15h et 16h, et de surcroît lors d’un jour de fête.
Cette urgence a mécaniquement exclu plusieurs députés, absents de Dakar en raison de ce jour chômé, entachant un peu plus la validité des délibérations censées organiser la succession au perchoir.
Vers un blocage prolongé des institutions ?
Le Sénégal se retrouve aujourd’hui dans une configuration politique inédite et dangereuse pour la continuité de l’État. D’un côté, un Exécutif qui doit se réinventer dans l’urgence après la mise à l’écart d’Ousmane Sonko ; de l’autre, un pouvoir Législatif paralysé par une crise de succession mal orchestrée.
Si la plénière de mardi est techniquement invalidée par ces manquements procéduraux, l’Assemblée nationale devra reprendre le processus à zéro, sous l’autorité exclusive du Premier Vice-Président. Une perte de temps qui prolonge l’incertitude et cristallise les tensions dans un climat politique déjà électrique.